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Le Che en Bolivie et les amérindiens


Le deuxième volet du film sur la biographie du Che Guevara, de Steven Soderbergh (2008) est un film qui contient au-moins une problématique supplémentaire au-delà de celle attendue sur la vie du Che.

Tout au long du film, apparaissent les figures des « amérindiens », ces indiens silencieux, (y compris dans le film), sauf pour répondre aux questions (des guerrilleros), ou bien aux ordres violentes (de l'armée bolivienne en lutte contre les guerrilleros). Mais, ce silence, exprimé d'abord par des figures cadrées au lointain (y compris techniquement, les amérindiens sont tenus à distance dans le film), croit, et petit à petit, ce sont bien ces gens-là qui décident (peut-être malgré eux) de la continuité de la guerrilla.

Ce qu'on montre est, ainsi, cohérent avec les idées de l'époque, à savoir que les guerrilleros n'ont pas pris en compte la dimension amérindienne pour mener à bien leur révolution. Le pouvaient-ils ? Et, du coup, (cela est, en revanche bien montré) les amérindiens ne se sont pas appropriés cette révolution, mais ils ont continué à être les spectateurs d'une révolution vis-à-vis de laquelle ils n'avaient pas d'attache particulière. Et, cette problématique va au-delà de la question de « l'étranger », c'est-à-dire de ceux qui ne sont pas boliviens, question au demeurant bien traitée dans le film, notamment lorsqu'il est question de la composition du groupe des révolutionnaires, c'est-à-dire tous des « étrangers », c'est-à-dire des « non-boliviens », malgré la langue qui les unit tous, l'espagnol.

Ce manque d'engagement des amérindiens à la cause des guerrilleros sera fatale à ceux-ci puisque (en cela le film est très clair), ce sont bien ces amérindiens « silencieux » qui renseignent l'armée bolivienne sur les allées et venues des guerrilleros ; ce sont eux aussi qui , connaissant à merveille le terrain, montrent à l'armée les meilleurs endroits pour contrer le groupe ; ce sont eux, en fin de compte, qui livrent les guerrilleros à l'armée. Une image est assez significative de l'aide apportée par les amérindiens à l'armée bolivienne régulière : au petit matin, les guerrilleros cachés voient une silhouette d'amérindien pointer contre le jour  naissant (d'abord un chapeau et ensuite les épaules, puis le torse). A côté, une silhouette de soldat. La silhouette de l'amérindien avance, tourne à droite, à gauche, et petit à petit, d'autres silhouettes pointent dans le contre-jour, et on comprend que l'amérindien est un indicateur, et qu'il est accompagné par tout un régiment de soldats de l'armée.

En cela, la deuxième partie du film (Che : Guerrilla) est intéressante car elle montre une des raisons de l'échec du Che dans sa lutte politique en Bolivie : ne pas avoir associé les amérindiens dans sa lutte.

Dans ce sens, le film est juste. Cette problématique toute en filigrane conduit à une compréhension profonde de cet échec politique qui pose la question suivante (que le Che reconnaît avoir compris une fois en prison) : pour que la révolution réussisse, il faut impérativement que les populations autochtones s'y reconnaissent, et s'approprient le mouvement. Autrement, les amérindiens continuent à être des spectateurs face à des actions politiques qui ne les concernent pas. Les récents évenements en Bolivie laissent croire que la situation change lorsque les amérindiens se sentent concernés par ce qui se passe au niveau de la politique nationale.

Ana Rossi, Avignon, le 23 février 2009.




Rumba


Rumba, écrit, réalisé et interprété par Dominique Abel, Dom dans le film, Fiona Gordon, Fiona dans le film, et Bruno Romy, Gérard dans le film, celui qui voulait se suicider et qui rate son coup, est un beau film, avec un humour décalé qui donne toute la légèreté et relativise les petites (grandes) misères de la vie.

Ainsi, Dom et Fiona s'en vont vivre leur vie, amoureux l'un de l'autre, amoureux surtout de la vie. Ils sont enseignants dans une petite école primaire, elle d'anglais (d'ailleurs, la scène où on la découvre la première fois avec ses élèves est très drôle), et lui professeur de gymnastique qui utilise le bahut comme son terrain de sport. Et tous deux, une fois la fin de cours, volent vers le gymnase de l'école pour s'entraîner, et concourir à des championnats de danse latino-américaine. Oui, Rumba, le titre du film est leur passion, leur amour, ce autour de quoi ils ont structuré leur vie, vivant leur passion à fond, goûtant aux déplacements, et aux odeurs de la nuit et du jour.

Et c'est ainsi qu'un jour, un beau jour, plutôt un soir, au retour d'un championnat cantonal de danse américano-latine, par des petites routes qui serpentent des villages silencieux, la nuit est tombée, et quelqu'un sur la route essaie de se suicider. C'est le début de l'histoire, non l'histoire a déjà commencé, mais c'est le petit engrenage dans la vie si bien structurée de tous les jours. Et, au lieu de la pesanteur, du drame, de la catastrophe, c'est tout le contraire. Sauf que... lui, il est devenu amnésique, et elle a perdu une jambe. Lui, il ne reconnaît plus rien, et ne se souvient plus de ce qu'il a fait cinq minutes auparavant, allant ainsi de catastrophe en catastrophe. Elle a d'abord une chaise roulante (qu'on vole au parking du supermarché), et ensuite une jambe en bois (qui la suit jusqu'à la fin même si elle prend tout de même feu).

Une série de catastrophes arrive, mais ce qui est important, c'est le regard toujours lucide, toujours calme pour assumer les aventures que la vie nous réserve. La maison brûle, il se perd en allant lui acheter du pain au chocolat, se fait taper dessus pour ce même bout de pain au chocolat, et surtout retrouve celui qui voulait se suicider, et qui est la cause de son malheur. Lui, il ne se souvient pas. Mais, l'autre se souvient pour deux. Et comment ! Et le voilà qui pleure, qui pleure à chaudes larmes devant Dom amnésique qui le regard, regarde le pain au chocolat ce grand gaillard pleurer.

En fait, une esthétique qui rappelle beaucoup Jacques Tati, notamment dans Parade où le peu de dialogue et de parole, ainsi que le bruitage laisse la place libre pour que le lecteur s'approprie cette histoire en fonction de ce qu'il a envie. Il y a des silences, beaucoup, et notamment autour de la souffrance qui n'est pas instrumentalisée. Le bonheur de Dom et de Fiona est aussi tout en silence, avec quatre yeux bien ouverts, et tout en secret, tout en douceur comme l'air qu'on respire. Et si la vie en a décidé ainsi, et bien, allons-y. Ne perdons pas espoir.

Il s'agit d'un conte philosophique où les personnages sont aux prises avec leur vie, leur quotidien, leurs histoires, leurs choix. Et de choix en choix, chacun des personnages assume le sien.


Ana Rossi, Avignon, octobre 2008



Expectations

au Festival des cinémas d'Afrique à Apt

Expectations, prononcé à l’anglaise par le cinéaste, Mahamat Saleh Haroun, est un film produit en 2008, par le Tchad et la Corée du Sud, et programmé dans le 6e Festival des Cinémas d’Afrique du pays d’Apt, du 6 au 11 novembre, d'une durée de 28 minutes. Dès la première image, le sable est là, ce sable qui fait le désert et qui constitue à lui tout seul un décor, une force, une présence pour nous laisser tout le loisir de voir trois personnages apparaître à l’écran depuis son côté gauche, jusqu’au côté droit. Par intermittences, un avion passe très haut dans le ciel limpide. Que fait-il là ?

Ainsi, en plan fixe, les personnages se traînent dans cette immensité qu’est le désert, toujours empli de sable. Où vont-il ? D’où viennent-ils ? Que veulent-ils ? Le début du film ne nous le dit pas. On comprend petit à petit qu’entre ces deux hommes et cette femme, les rapports sont fragiles, presque en tension de rupture. Ils sont fatigués, épuisés même, au bout du chemin. Vont-ils s’arrêter ? Leur démarche prisée de  fatigue épuise le corps à chaque pas fait sur ce sable qui mange et dessèche les corps.

Ainsi, Expectations, est le film de l’attente entre ciel et terre, jusqu’au moment où l’on voit les trois personnages se disputer. Les rapports prennent alors de l’épaisseur pour le spectateur : il y a un couple, et un homme seul. Cette dispute est la rupture des liens entre eux. Au bas d’une dune, le premier homme (le mari de la femme) se fâche, et dit qu’il « rentre ». Il somme sa femme de le suivre, sinon il la répudie. Elle refuse net. Il essaie de l’attraper par le bras. Elle refuse toujours de le suivre. Et du coup, on se demande : Rentrer où ? Comment ? Dans quelle direction ? De manière agile, le mari attrape la gourde que le deuxième homme porte sur son épaule, et remonte la dune par où les trois personnages étaient descendus quelques minutes auparavant. La caméra fixe suit le corps en mouvement. Tombé à terre, le deuxième homme qui boitait, reste un long moment immobile. Temps d’attente dans cet espace du désert. Le mari s’en va, tandis que restent sa femme, debout, le regard vague, et le deuxième homme toujours étendu à terre. La caméra se focalise sur celui-ci en état d’épuisement (épuisement moral ?) couché sur le dos, la tête reposant à même le sable. Il supplie la femme de ne pas partir, de ne pas le laisser, de ne pas l’abandonner. Temps d’attente. Enfin, (combien de minutes se sont écoulées ?), il se relève, seul, tourne la tête autour de lui dans des mouvements très lents, le regard à l’affut. Rien à l’horizon, personne ni rien, nulle part. Il remonte lui aussi la dune de sable, et reprend sa marche boiteuse en se défaisant de ses biens matériels : sa veste, ensuite ses chaussures et ses chaussettes. Et, il arrive en ville, toujours en boitant sur cette même jambe qui l’a fait tomber (tout à l’heure ?) dans le désert.

A partir de la ville, le récit prend de l’épaisseur et une sociologie apparaît. L’homme qui boîte est enveloppé par son histoire personnelle, sa biographie, le mari de la femme du désert, son père, sa petite amie (ou fiancée ?). Cet sociologisation et historisation du personnage est construite dans le film par des couches successives qui, tout en se rajoutant, créent la tension, et ajoutent de l’information pour nous, spectateurs. On apprend donc que cet homme est revenu dans son village (ou dans son quartier ?), qu’il était parti pour « réussir » un voyage. Mais, de fait, c’est son deuxième voyage qu’il ne « réussit » pas. On voit qu’une femme l’aime, le cherche, essaie de l’approcher. Il ne dit rien. Muet. Avec tous. Avec elle aussi. Une longue scène montre les deux personnages l’un à côté de l’autre, dans la pénombre où elle essaie de le rencontrer. Seul le blanc de ses yeux ressortent sur fond noir. Depuis son retour, pas un mot, il ne parle pas, ne réagit (presque) pas. Son père lui dit que ses créanciers sont d’accord pour financer à nouveau un troisième voyage. Et que de toutes les façons, s’il refuse, ils lui prendront sa maison. Il ne veut pas écouter son père, sa petite amie le traite d’incompétent, le laisse tomber. Qui voudrait d’un incompétent ? C'est terrible d'être un incompétent. 

Et là, on s’achemine vers la fin du récit car tout le sens du film est dans ce départ impossible, et cela signifie que le personnage doit partir pour aller loin, très loin. Où c’est « loin » ? L’accompagnant un bout de chemin, le père confie le Coran à son fils, et lui dit que s’il ne réussit pas, ce n’est pas la peine de revenir. Le père lui dit la main à l'épaule, très doucement, sans élever la voix. C'est tout. Bouleversant. Le corps du fils poursuit le mouvement par inertie. La boucle est bouclée. Le voilà condamné à réussir, à revenir dans ce désert y errer jusqu’au moment où il trouvera ? Quoi ? Et tout prend son sens, le désert comme départ « échoué » à jamais, parenthèse impossible de la vie, du départ, de la quête. Qui est où ? Pour qui ? La figure de l'avion sur le ciel limpide n'en est que plus criante, avion impossible à atteindre. La dernière image : au bord d’un fleuve, le personnage pleure longtemps, très longtemps, et nous, de ce côté-ci, ne pouvons que le contempler, nous apitoyer  (peut-être ?) sur son malheur, sur sa détresse sans changer quoi que ce soit, même avec nos bons sentiments. Cette impossibilité d'action est un moment fort dans le film.
Pouvons-nous faire quelque chose menottés dans notre éloignement ?

Les images du film sont belles, ciselées comme du diamant. Et l’intemporalité des lieux, l’anonymat des personnages font de ce film un conte philosophique sur le départ, les identités, et surtout sur la place de l’Afrique et des africains dans le monde actuel, où partir vers un avenir considéré comme meilleur est bien la question imposée à beaucoup d’entre eux.

Bon vent à Expectations

 Ana Rossi, Avignon, le 9 novembre 2008