ana rossi & cie...


Cette rubrique est consacrée aux poètes originaires du continent américain.


Revue de Création Littéraire Bilingue ARCOIRIS / Revista de Creación Literaria Bilingüe ARCOIRIS, n°27, Année 2008

trois articles de Ana Rossi

à partir de/sur  l'oeuvre de Susy Delgado:

1) Journal d'une traductrice (extrait 1e et 2e paragraphes) :

"Dans les traces des mots sur la page, je scrute le caché, ce qui n'est pas dit, et qui, pourtant, est déjà là, écrit en bilingue (guarani, et espagnol). Au-delà des mots, le lexique renvoie à un essaim de réalité plurielle : la réalité du Paraguay (les réalités du Paraguay), et celle de l'auteur, Susy Delgado.

Le "tata'y" (poèmes VIII à XI) ne se laisse pas facilement appréhender. Il se situe dans l'entre-mots, dans l'entre-cultures, et dans l'entre-langues. Le "tata'y" est plus qu'un mot, c'est un imaginaire de cultures, souffle qui respire, qui s'aspire et aspire à avoir une vie autonome. Ainsi, le "tata'y" résiste à la traduction, car bien que le dictionnaire m'indique "tison" en français, et "tizón" en espagnol, le souffle des mémoires guaranis imprègne le texte-langue, et tout en gardant la définition lexicale, le mot s'inscrit dans un espace qui petit à petit me devient familier au-delà de l'étrangeté." 

Diario de una traductora

« Tras las huellas de las palabras en la página, escudriño lo que se halla escondido, lo que no está dicho, y que, sin embargo, yace allí, escrito en bilingüe (guaraní y español). Más allá de las palabras, el léxico remite a un sinnúmero de realidades plurales : la realidad del Paraguay (las realidades del Paraguay), y a aquella de la autora Susy Delgado.

El « tata’y » (poemas VIII a XI) no se deja captar fácilmente. Se sitúa al interior de dos palabras, entre dos culturas, entre dos lenguas. El « tata’y » es algo más que una palabra, es un imaginario de culturas, un soplo que respira, que se aspira y aspira a llevar una vida autónooma. Es así como el « tata’y » pone resistencia a la traducción, pues aunque el diccionario me indique « tison » en francés, el « tizón » en español, el soplo de las memorias guaraníes impregna el texto-lengua, y aún guardando la definición lexical la palabra se inscribe en un espacio que poco a poco llega a resultarme familiar, más allá de lo extraño. »


et
2) Entretien avec la poétesse Susy Delgado (Paraguay) sur sa production littéraire en bilingue (espagnol et guarani)


et
3) Traduction des poèmes suivants du livre Tataypýpe.

Del libro Tataypýpe (de Susy Delgado)

VIII (Textos en guaraní y en español de Susy Delgado)

Tata’y                                       Un tizón                    

aheka                                           busco

tesarái tanimbúpe.                       en la ceniza del olvido.

Tata’y rendaguépe                    En el hueco del tizón ausente

aipyvu, ahavicha,                        revuelvo, escarbo,

amosarambi,                                esparzo,

tanimbu ro’y                                ceniza fría,

tanimbu pytü,                              ceniza oscura,

tanimbu...                                    ceniza...

Tata’y                                           Un tizón

aheka                                            busco

ajatapymi haguä...                        para encender el fuego...

 

VIII (traduction en français de Ana ROSSI)

Un tison

je cherche

dans les cendres de l’oubli.

Dans le creux du tison absent

je retourne, j’avive,

j’éparpille

cendre froide,

cendre obscure,

cendre…

Un tison

je cherche

pour enflammer le feu…



NIHIL SUBSTRATA, de René LaFleur

Par Ana Rossi, Avignon avril 2009


Le titre NIHIL SUBSTRATA se traduit par « Rien en-dessous ». Du latin, donc. De suite, « nihil » renvoie au « rien », à ce qui est vide, à ce qui n’a pas de matière. Le vide ? Le rien ? Pas de matière. Mais si, pourtant. Il y a « en-dessous » dans le titre, c’est-à-dire « substrata ». Le titre renvoie bien à un « rien » sous quelque chose. A quoi donc ?

Ainsi, nous avons un livre des éditions Les Archipelliers à la facture soignée, avec une couverture sobre et élégante et des motifs dans les tons ocre, rouge et noir. Il s’agit d’un livre composite et complexe au niveau des langues (puisqu’il fait appel à diverses langues), complexe aussi au niveau de la forme, et une seule thématique qui donne l’unité de ton.


En premier lieu, des langues.
A l’intérieur du recueil, que ce soit au niveau des titres des différents poèmes, que du corps du texte à proprement parler, nous avons des titres en anglais (After Hours, p. 26, et After Hours new millennium remix, p. 34), en latin (Imago mundi, p. 63), des néologismes construits avec des noms propres (allakbarres, p. 66, et raygunnes, p. 67). D’emblée, le recueil nous place dans un entre-deux, une intemporalité d’où les poèmes tireront leurs sens démultipliés.


Cet entre-deux n’est pas seulement linguistique. Tout en prenant appui sur la langue, le recueil ouvre d’autres dimensions d’ordre interprétatif puisque passer d’une langue à une autre signifie passer d’un environnement de sens à un autre (Je m’en tiens là car « culturel » est aujourd’hui très utilisé, et a perdu de son sens, à mon avis). On y fait référence à des lieux, des emplacements, des logiques de voyage, de déplacement qui construisent le monde aujourd’hui, des incompréhensions. Dans ce sens, l’appel aux langues est un appel à la diversité, au multiple dans une étonnante vibration de sens, et où le vide n’est jamais bien loin.

En second lieu, de la forme.
Même si parler de « forme » poétique constitue un élément sensible au vu des diverses théories interprétatives, et peut-être même dénué de sens dès lors qu’on l’envisage dans l’absolu, la « forme » permet, cependant, de tracer des affiliations et de dégager des pistes de recherche. Dans ce sens, ce recueil présente des « formes » poétiques diverses, et donc des affiliations (conscientes ? inconscientes ?) multiples. Si d’un côté, nous avons des poèmes structurés en strophes comme les tercets (« Pour entrer dans ces interstices », p. 3, et « Au plus près », p.7), nous avons aussi des poèmes qui renvoient à la prose poétique, c’est-à-dire organisés en paragraphes avec des phrases (« I », p. 9). Sur ce point, nous lisons aussi des poèmes écrits en lettres majuscules sans aucune ponctuation (« SPECIMEN », p.13), dans un agencement de mots qui rappellent les poèmes de Pierre Reverdy dans leur composition.


Nous avons donc là des formes poétiques diverses qui renvoient à des traditions poétiques également diverses et variées.
En troisième lieu, du sens.

Ainsi, au-delà de la forme, la thématique générale renvoie, bien sûr, au titre NIHIL SUBSTRATA, ici, en majuscules. Et là, je reviens à mon introduction, le vide est « sous » quelque chose. Dans le poème, le vide pourrait se trouver sous une mosaïque d’éléments disparates qui n’ont pas forcément de forme a priori. D’où, sans doute, la multiplicité et la diversité des langues auxquelles l’auteur fait appel pour construire sa poétique. Faire appel à des langues multiples montre d’emblée la diversité, et la difficulté de compréhension d’où l’unité de sens a beaucoup de mal à s’installer. Par conséquent, une des possibles idées avancées par le recueil est qu’il n’y a pas (plus ?) d’unité de sens posée comme principe fédérateur. Aujourd’hui, dans le temps de parole du narrateur, il s’agit plutôt d’une disparité d’éléments multiples auxquels renvoient le poème, en collectant des bribes, des morceaux de vie, des morceaux de solitude face à l’incompréhension sortie tout droit de « ton regard / Effroyablement muet » (p. 23 »). Que ce soit sous forme d’affrontement, ou bien de décalage (par la langue, l’absence, l’incompréhension, la gestuelle), les poèmes disent la peur, la douleur, l’assurance d’un lendemain sans unité constitutive de sens a priori. Le sens, il faudra le trouver, le débusquer au creux des doutes, des songes, des êtres qui se rencontrent sans se voir, des logiques qui s’ignorent et se méconnaissent.

Ici, tout est prétexte pour réfléchir (de manière totalement assumée par le poète) à ces absences multiples qui font mal, et qui font parler de soi et des autres. La douleur qui en résulte est constante, et ne peut être guérie. Il s’agit d’une identité autre qui se dévoile au lecteur au fur et à mesure de son parcours poétique.


Dans ce sens, le champ lexical lié au corps et à ses expressions constitue un élément fondamental de cette poétique. Il s’agit d’un corps dépecé, écartelé, démantelé, qui n’est plus entier. En effet, on y lit « hanche » et « rétine » (p.3), « bouche », « bras », « mains » (p.9), « cri », (p.14), « corps » (p.15), « sang », « urine » (p.16), « dent », « os » (p.19), « expiration » (p.51). Ces bribes de corps, toute cette chair se donne à voir, et est mise en représentation dans les poèmes. Cela nous rappelle des marionnettes humaines balancées et manipulées dans le vide par la logique de nos sociétés qui nous construisent dans une aliénation progressive et qui nous font « tenir » par des molécules injectées dans notre organisme qui implose : « De mon temps vivant six cents pilules par mois / Une sonde anale quatre-vingt-quinze contractions » (p.52).

Ce qui est en jeu dans ces poèmes est bien notre place dans ce monde, et notre capacité à exister en tant qu’êtres humains, et non pas (seulement) comme des robots. Mais, de quels « êtres humains » s’agit-il ? Sommes-nous encore capables d’être des « êtres humains » ? La question est clairement posée dans la quatrième de couverture du recueil :


« Et maintenant
Qui faut-il tuer
Quel rêve-antidote
Jugulera l’imposture
Quelle obscure et aimée idole
Faut-il encore renverser
Pour être de taille
A remplir les traces
Laissées derrière soi »



Commencerions-nous à être des imposteurs de nous-mêmes?