à...Assia Djebar
Dans le parfum et la musique de tes livres, j'ai retrouvé, esquissé, ciselé en mots, ce que, pendant si longtemps, je n'ai pu le dire, n'ayant à mes côtés, et pour toute compagnie en langue française, que ma solitude et cette quête qui dura... quinze ans avant de sortir de cet état que tu nommas, « autisme », et que moi, je subissais, à défaut d'avoir un nom pour le métamorphoser en réalité. Quinze années où j'observai, moi-même et les autres, ces autres qui vivaient en France, qui parlaient français, venant du français, leur langue, leur propriété, et moi, qui choisis cette langue pour écrire, pour y construire mon pays.
Ainsi, mes silences constituèrent le chantier de moi-même, écartelée entre, d'un côté, la culpabilité d'avoir abandonné la langue de « mon » pays, où réside toute ma famille aujourd'hui, et de l'autre, le désir de retourner à ce que j'avais goûté à l'âge de neuf ans, comme fille de l'exil, où je découvris le français et le néerlandais, pays que j'ai abandonné pendant huit longues années... pour retourner là-bas où ce n'était plus chez moi.
Cet écartement entre deux possibles, deux mondes, je le sentais dès la descente de l'avion. Et je pense que je sentirai cela souvent, dès toute descente d'avion, au moment où j'entends le bruit des trains d'atterrissage, et moi, me préparant à être autre chose, une autre femme de ce que je fus jusqu'alors.
Ainsi, au cours de l'atterrissage, que ce soit ici ou là-bas, je me noyais dans mon labyrinthe, une attente entre deux langues, deux êtres dans mon être, pour me retrouver travestie de moi-même, transpercée dans mon être par la douleur impossible de tout regrouper. En retrait des paroles des autres, autiste, en demi-teinte, muette, « presque », je m'interrogeais sur comment parler de moi, de mes soeurs, des femmes de cette moitié de l'humanité... à la parole confisquée... ici et là-bas.
Car, dans le monde d'ici, les femmes ne sont pas comme dans le monde de là-bas. Et, face à la lucidité de ce constat, je perdis mon enfance une seconde fois, celle des après-midi interminables passés derrière la verrière éclairée par la lumière ruisselante de l'hémisphère sud, celle des femmes de la tribu paternelle, ces italiennes brésiliennes plantureuses, heureuses de vivre, les « mama » et leurs filles, assises mi-assoupies, mi-éveillées, langoureuses, indolentes, s'affairant à des choses féminines, de pédicure et de manucure, pour prendre le temps d'écouter ce qu'on raconte seulement lorsqu'on est sûre d'être entre femmes, comme les histoires d'amoureux pour les plus jeunes, les sorties nocturnes en ville la veille, les horaires obligatoires de fin de soirée, au cours de cette latence du temps qui ne passait plus... assoupi dans le regard qui arrêtait le souffle.
Et la question pulsa en moi, désordonnée. Je l'écoutai, elle mûrit, devint chose, nom clair, pur, limpide, porteur d'une question en suspens : en quelle langue ? Et mon autisme m'amena la réponse : en langue française.
Ainsi, je commençai ma vie à l'aube de mes quarante ans, dans la langue française, en langue française, pour reconstruire mon héritage culturel. Car, je ne naquis pas héritière en langue française. Je le suis devenue.
Cette trajectoire toute en méandres, Assia, me mena jusqu'à tes livres qu'au début je ne compris pas, qui me parurent étranges, cette langue entre la subjectivité et l'objectivité historiques rapportant les propos des femmes de la ville de Médine à l'aube de l'Islam, ou bien interprétant le tableau de Delacroix, Femmes dans leur appartement, celui au regard volé dans le harem d'Alger. Moi, encore sur la défensive... jusqu'à ce que je compris et je vis cet espace autre, étrange, en constitution, celui du murmure, forgé par l'écriture d'une femme racontant le monde au féminin, réécrivant des récits racontés pour en dire un autre, cet autre dont je suis également issue, et qui ramenait à la vie ce qui avait été caché, tu, muselé.
Ce point de vue où tu te plaças, Assia, contre, tout contre les femmes de ta tribu, c'est ce que je cherchais. Cette double différence, écrire dans cette autre langue, et écrire contre, tout contre les femmes, m'imposa sa logique. Et, comme toi, Assia, j'ai laissé mes peurs se calmer, je les aies canalisées, désamorcées, recrées au fur et à mesure que ma langue se recréait.
Cette renaissance, cet autisme, je l'ai revendiqué, choisi, choyé, désiré pour renaître dans une langue française qui aujourd'hui devient mienne également. Une langue où je construis cet espace pour dire « l'autre » que je suis, venue de si loin et de si près, cette « autre », cette femme si différente.
Ainsi, je vais, plus légère dans mon pays à créer, dans cette langue qui apaisa ma respiration et dissipa mes cauchemars, moi, qui suis, « des fois », comme on dit en belge, écartelée entre trois lieux de parole, le portugais, le français et l'espagnol, et un seul et unique lieu d'écriture, le français. Dire mon expérience de là-bas dans l'invention de la langue d'ici pour construire le là-bas dans le ici, et le ici dans le là-bas.
Comme toi, Assia, j'ai été austère à vingt ans, et je veux être légère lorsque je m'en irai, comme s'en fut ma grand-mère maternelle, cette grande dame de ma tribu maternelle, heureuse d'avoir vécu dans le calme apporté par la certitude d'avoir été là.
Et, alors, ma révolution tranquille aura eu un sens... de recherche de soi et du monde par le ciselage des mots et du texte, dans l'univers de la littérature.
Ana Rossi, Marseille, 2003
copyright : Ana Rossi
http://clicnet.swarthmore.edu/litterature/moderne/ana_rossi/lettre.html
à... Elias, le conteur
Moi, ta lectrice, j'aimerais t'adresser mon chant ô Elias le conteur. Quel est le secret pour raconter sans fiel un rêve vécu éveillée?
Ton écriture fut un hymne à la vie poussée dans le silence des avenues. Dans ces terres où la vie humaine vit le jour il y a longtemps, toi, ô fils des oliveraies et des vignes et du soleil, toi, le poète de l’arabe dialectal et de l’arabe classique, tu décrivis les cris des gens sans cri, les images des visages sans miroir, les odeurs des squelettes sans corps, les espoirs des vies sans vie, les arak engloutis sans alcool. Dans les silences entrecoupés de mots muets, tu te racontas l’histoire que tu choisis.
Toi, tu brodas ce requiem, cet hymne à la mémoire. Tu crus que la vie germerait. Alors, les mots tissèrent la vérité qui fleurit des témoignages recousus avec des lambeaux de souvenirs inventés, pleurés, décortiqués au bord du lit du héros mourant sur son passé inexistant, dans la pénombre empestée de javel à l’hôpital.
Mais, malgré le mal que tu te donnas, cet homme étendu ne racontas rien ; malgré ton chant funèbre à sa gloire éternelle, malgré ta bouche interposée, non, il ne raconta ni son passé, ni celui de ceux qui vécurent avec lui, qui l’approchèrent, le dévisagèrent... Car ton héros vécut un rêve éveillé, sa vie glissa à ses côtés telle un secret qui ne put être crié, sa vie s’écoula telle une ombre pâlie dont le seul souvenir est son nom raturé sur un bout de papier dans le panier à fleurs de sa femme mourante. Requiem. In memoriam… ?
Ton héros incarna l’espoir englouti dans le temps provisoire de la magie révolutionnaire. Et au détour de tes personnages, tu nommas cette parole « Histoire », en y ajoutant des majuscules et des guillemets, s’il-vous-plaît, ô ! le poète. Pour l’instant, silence ! Car avant l’Histoire, il y eut le temps des morts et des vivants-morts qui racontèrent leur songe éveillé au nom de la mémoire révolutionnaire qu’ils ne transmirent pas aux jeunes, absents de là où la vie germait protégée par l’invisibilité des femmes, ô femmes, combien présentes et fortes !
Ton histoire est tissée d’écumes vivantes de villages posés sur la terre sacrée des prophètes, terre brodée de sources d’eau et d’oliveraies, d’orangeraies, et de gens qui partagèrent le temps éternel du souvenir cristallisé dans un sourire, dans un bonjour, dans un morceau de pain frit dans de l’huile d’olive, au cours d’un mariage… Ainsi, le racontèrent-ils lorsque vint l’exil.
Ainsi, le silence et la solitude réchauffèrent ta prose poétique, car les personnages se déhanchèrent, se déplacèrent dans leur passé si douloureusement perdu, qui n’en finit plus d’être aimé, choyé, reconstruit. Des martyrs, révolutionnaires du dernier jour, de la toute dernière heure, devinrent des gens respectables ; sous la parole de l’imam, un suicidé sous un arbre se transforma en un saint homme ; aucune femme ne rencontra son mari dans la grotte car cet endroit n’exista jamais ; le fils ne sut ni pourquoi sa mère disparut, ni pourquoi sa grand-mère se tût ; son père ne fut pas le farouche fedayin qu’il crût, mais un couard.
La poésie en prose recomposa ton histoire. Elle opéra des déplacements, elle réorganisa l’histoire qui ne finit jamais là où moi, je l’attendais. Tu ne mis pas de point final à ton texte. Qu’importe ! Ton conte échafaude la pulsation et la flamme de la vie, aiguise le quotidien sous les pleurs, les sourires et les espoirs, transforme la révolution en magie fantomatique de l’Eden cristallisé dans la parole des hommes, Eden voguant dans les eaux de tes mots. Eden introuvable. Au milieu de tant de beaux parlers, perce en sourdine un tremblement de terre balayant tout sur son passage, la parole des femmes rappelle les questions triviales du quotidien, celles pour lesquelles on naît, on vit, on meurt, on lutte : des enfantements, des prénoms, du sang, de la nourriture, de l’amour, des absences, la terre bénie…
La beauté enivrante de ton texte tient dans la tension maximale du récit qui se déplace, se transporte dans la langue parlée, oralisée, langue belle, magnifique, d’une beauté suave et douce et forte qui embaume l’atmosphère des pages. Cette langue écrite, oralisée qui dévoile le quotidien.
Maintenant, moi, ta lectrice, à mon tour de chanter ce que j’ai lu dans les interlignes, dans les déplacements de paragraphes que mon œil rechercha, dans les exodes… des gens, des mots, des phrases enfouies et enfuies dans les dissonances du temps qui pulse à ton rythme pour s’enrouler autour de ces temps historiques, individuels, narratifs, sans temps.
Soudain, le tourbillon s’arrêta pour repartir, enfin !, nous exclamerions-nous enrôlés dans la syntaxe.
Et j’entendis ton message sculpté dans les personnages, les poèmes soufis, le sang de la rue, les morts, les vivants, les peurs, les demi-salaires, les fonctionnaires, les médecins baragouinant l’anglais, les vrais faux fedayins de la dernière heure, l’attrait de la révolution, cette ville qui n’en finit pas de crouler sous les bombes, où la vie continua, pourtant, si imparfaite, tenue, tendue par des événements qu’elle ne voulut pas. Ton texte valsa et les mots dansèrent avec les morts. La mort devint alors presque belle, narrée dans cette langue parlée qui s’exprime avec peu d’atours, langue pudique, effrontée, dans cet affrontement avec le destin.
Ainsi, le rythme de ta poésie et la logique de tes personnages tissèrent un réseau de connivences entre toi, le conteur, et moi, la lectrice, entre moi qui chante, et toi, qui me lis à présent. Tu tins à un minimum de décence, n’est-ce pas, ô poète, pour traduire dans ta langue si belle cette saleté de guerre indécente bariolée de traces de gens, de peaux, d’histoires, de pleurs, d’eau, de sourires, de manque d’électricité, de fusils, de manigances, de quartiers, de ville, d’immeubles, de révolutionnaires rêveurs d’oliveraies en pleurs, de femmes endeuillées.
Ô ! Elias, le conteur, ton chant se perpétuera dans la beauté de la phrase car il est de tout pays, de tout temps.
Ana Rossi, Marseille, 2003
copyright : Ana Rossi
sur... Mahmoud Darwich
une langue, des traductions
Mahmoud Darwich nous a quitté au terme d'une longue maladie. Ce fut ainsi que la libraire à Marseille me confirma la nouvelle de son décès. Je le savais malade, depuis longtemps, une lente montée en puissance. Mais, l'inéluctable est toujours ailleurs, il appartient toujours à d'autres vies, mais pas aux nôtres, à celles que nous apprécions, et vis-à-vis desquelles nous nous sentons proches. Mais, l'inéluctable ne choisit pas, l'inélectacle impose sa destinée, elle nous la cache dans les recoins des rires, et puis, lorsqu'on s'y attend le moins, la chose apparaît. La nommer ?
Il l'avait déjà fait. J'ai donc repris son poème murale, titre sans majuscules,murale, poème traduit de l'arabe (Palestine) par Elias Sanbar. Et je l'ai lu avec avidité, ayant terminé la lecture de Boris Pasternak qui raconte sa formation poétique entre Allemagne et Russie, ses années de jeunesse aux côtés de Maïakovsky jusqu'au suicide dramatique de ce dernier en 1936. Et, d'auteur en auteur, la boucle se construit, et me fait arriver jusqu'à Mahmoud Darwich. Son écriture me frappe en plein fouet. D'abord sa prose. Comment la cataloguer ? Prose ? Roman ? Et petit à petit, je me vois encore une fois devant la petitesse des formes, l'étroitesse des concepts vis-à-vis desquels on a recourt pour se rassurer. Sa prose, son roman, un poème ? La question cessa de m'intéresser, et je me focalisai peu à peu sur son écriture, tout en sachant qu'il s'agit d'une traduction, d'une traduction bien faite, certes, mais traduction quand même. Et, encore une fois, la question de l'origine du texte me taraude, donc, de la traduction. Quelle est la différence lorsque je lis un texte dans sa version originale, et lorsque je le lis dans sa traduction ? Il est clair que la compétence du traducteur et/ou de la traductrice est primordiale. Maquestion pressupose cette situation tout à fait résolue, même s'il est impossible d'y mettre un point final. Et, moi, en m'interrogeant encore et encore sur écriture et traduction, sur mes exigences de littérarité et de littérature, je me retrouve à penser à Mahmoud Darwich, et à me demander si le décalage ne viendrait-il pas du fait qu'il écrit en langue arabe, puisant dans la prosodie de cette langue, dans l'histoire et la genèse de ses sons que je ne connais pas, et vis-à-vis desquels mon oreille n'est pas familière.
Et, cette réflexion me rapproche davantage de ce que je souhaite faire que celle sur l'origine des textes. Car, quoi qu'il en soit, ne pouvait maîtriser toutes les langues, ne pouvant lire tous les textes en langue originale, je me demande quel est le sens d'une telle question. Pourquoi retrouver l'origine, en sachant que la traduction est justement ce travail d'une langue sur une autre langue, d'un son sur un autre son, pour construire quelque chose dans l'autre langue qui n'existe pas encore, et qui le sera.
Et, dans le cas de Mahmoud Darwich, la question se pose de plein fouet, car lisant le texte en langue française, une traduction, donc, je peux me rendre compte de la beauté de ce qu'il fit, et, peut-être me rapprocher de son travail dans sa propre langue, car la traduction, comme dirait Jacques Derrida, la traduction relevante comme il qualifie cette activité dans son opuscule Qu'est-ce que la traduction?, est chose précieuse pour moi.
Le poème de Mahmoud Darwich s'inscrit dans les méandres d'une étrangeté que je ne connais pas, mais qui font sens. J'entends, au-delà de ce que mon jugement atteint et formule, des formes que je qualifie comme étranges et étrangères, forme qui me parlent, qui me fourmillent le corps. Et tout cela en français, car ce poème est en français, et est du français.
L'usage des majuscule m'interroge car dans mes deux premiers recueils je les ai bannies. Dans les siens, Mahmoud introduit chaque vers par une majuscule même si la ligne n'a pas de point, ni aucun signe de la ponctuation. A chacun de placer et de retrouver le rythme sans lequel aucune lecture n'est possible. Le rythme, voire la voix pointent dans la fourmillière de ce qui est étrange et étranger pour rendre ce qui est visible et invisible, dans une forme qui peut être inconnue et connue, en même temps.
Et, au début du poème :
« Voici ton nom,
Dit une femme
Puis elle disparut dans la spirale du couloir. »
Et la nomination fut, langue du livre, langue du nommer, langue du dire, elle est étrangement proche des autres langues qui nomment, des autres langues qui ont aussi leur livre. Langue du livre.
Boucle « dans les ondées de ce temps », ai-je écrit dans mon propre poème « traduire », à la fin le poème dit aussi l'appartenance au néant décliné au pluriel :
« Ce nom m'appartient...
Et il appartient à mes amis, où qu'ils se trouvent.
Et mon corps passager, présent ou absent, m'appartient...
Deux mètres de cette tourbe suffiront désormais...
Un mètre et soixante-quinze centimètres pour moi...
Et le reste, pour des fleurs aux couleurs désordonnées
Qui me boiront lentement.
Et m'appartenait
Ce qui m'appartenait, mon passé, et ce qui m'appartiendra,
Mon lendemain lointain et le retour de l'âme prodigue.
Comme si rien n'avait été.
Comme si rien n'avait été.
Rien qu'une blessure légère au bras du présent absurde...
Et l'Histoire se rit de ses victimes
Et de ses héros...
Elle leur jette un regard et passe...
Cette mer m'appartient.
Cet air humide m'appartient.
Et mon nom,
Quand bien même je prononcerais mal mon nom gravé sur le cercueil,
Mon nom m'appartient.
Mais moi, désormais plein
De toutes les raisons du départ, moi,
Je ne m'appartiens pas,
Je ne m'appartiens pas,
Je ne m'appartiens pas... »
Qui s'appartient ?
Ana Rossi , Bandol, 29 octobre 2008